Nous avons tous déjà vécu cette scène frustrante. Vous traversez une période difficile, vous vous confiez à un collègue ou à votre partenaire, et au lieu de vous sentir écouté, vous entendez cette phrase fatidique : « Je te comprends tellement, moi d'ailleurs l'autre jour, il m'est arrivé exactement la même chose… ». En une fraction de seconde, la connexion est rompue. L'intention de votre interlocuteur n'était pas mauvaise, il cherchait probablement à créer du lien. Pourtant, le résultat est un sentiment d'invalidation profonde. Ce décalage invisible ne relève ni d'un manque d'amour ni d'un ego surdimensionné, mais d'un mécanisme cognitif fascinant que l'on nomme le tri sur soi et le tri sur l'autre.
Pour comprendre l'origine de ce concept, il faut s'éloigner de la sociologie classique, qui étudie principalement les grands mouvements de groupe, et plonger dans les recherches sur la communication interpersonnelle de la fin des années soixante-dix. À cette époque, les fondateurs de la Programmation Neuro-Linguistique, et plus particulièrement la chercheuse Leslie Cameron-Bandler, se passionnent pour la façon dont notre cerveau filtre les milliards d'informations qui nous parviennent chaque seconde. Ils mettent en évidence l'existence de "métaprogrammes", de véritables logiciels mentaux qui tournent en arrière-plan de notre conscience et dirigent notre attention. Parmi ces filtres, l'orientation de l'attention relationnelle s'est révélée être une clé de voûte de nos interactions.
Le fonctionnement est d'une logique implacable. Un individu opérant sous le filtre du tri sur soi va instinctivement évaluer toute situation, toute conversation, à travers son propre cadre de référence. Ses émotions, son vécu et ses opinions deviennent l'étalon-or de la réalité. À l'inverse, une personne qui bascule en tri sur l'autre décentre son attention de sa propre réalité pour se brancher littéralement sur la fréquence de son interlocuteur. Elle adopte la vision du monde de l'autre pour véritablement saisir ce qu'il ressent, sans ramener l'expérience à elle-même.
Dans le monde de l'entreprise, ignorer ce mécanisme est la cause d'innombrables désastres managériaux. J'interviens régulièrement auprès de comités de direction où la communication semble totalement bloquée. Prenons l'exemple d'un manager qui reçoit un collaborateur au bord de l'épuisement professionnel. Si ce manager est figé dans un tri sur soi, il tentera de rassurer son employé en utilisant ses propres références, expliquant comment lui-même gère son stress ou pire, minimisant la situation car il ne la percevrait pas comme stressante s'il la vivait. Le collaborateur ressortira de l'entretien démobilisé et incompris. En revanche, lorsque j'accompagne ces dirigeants à activer consciemment leur tri sur l'autre, la dynamique s'inverse. Le manager apprend à poser des questions ouvertes, à valider l'émotion de son collaborateur et à explorer les solutions qui ont du sens pour ce dernier, créant ainsi une véritable sécurité psychologique au sein de l'équipe.
La sphère intime n'échappe pas à cette règle, bien au contraire. Dans le cadre de mes consultations dédiées aux couples, ce filtre d'attention est souvent le premier nœud que nous devons défaire. Imaginez une femme rentrant d'une journée de travail particulièrement toxique. Elle a besoin de vider son sac. Son conjoint, pensant bien faire mais opérant en tri sur soi, va immédiatement lui proposer une série de solutions rationnelles ou lui conseiller de démissionner. Il répond à son propre besoin de résoudre un problème. Mais sa partenaire, à cet instant précis, n'a besoin d'aucune solution. Elle a simplement besoin qu'il bascule en tri sur l'autre, qu'il accueille sa colère ou sa fatigue avec une écoute totale, devenant un réceptacle neutre et bienveillant.
Le secret d'une relation harmonieuse et performante, qu'elle soit professionnelle ou amoureuse, ne réside toutefois pas dans le sacrifice de soi. Un tri sur l'autre permanent mènerait inévitablement à l'oubli de ses propres besoins et à l'épuisement. La véritable maîtrise relationnelle réside dans la flexibilité cognitive, cette capacité à danser entre ces deux pôles avec agilité et conscience. Savoir passer en tri sur l'autre pour offrir une écoute curative, puis revenir en tri sur soi pour affirmer ses limites et défendre ses propres valeurs.
C'est précisément cette gymnastique relationnelle que je transmets lors de mes interventions en entreprise et de mes accompagnements pour les couples. Identifier nos automatismes, comprendre nos points de bascule et apprendre à calibrer notre présence à l'autre sont des compétences qui s'acquièrent et qui changent radicalement la qualité de notre quotidien. Les conflits s'apaisent, la confiance se restaure et la communication redevient ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : un véritable pont entre deux mondes. Si vous sentez que vos équipes tournent à vide malgré des réunions incessantes, ou que le dialogue avec votre partenaire ressemble de plus en plus à deux monologues parallèles, c'est qu'il est probablement temps d'explorer la mécanique de vos propres filtres. Le changement commence par un simple ajustement de regard, et c'est un chemin que je vous propose de parcourir ensemble.
Auteur : Christelle Giacomoni Par notre rédaction – Psychologie et Vie Sociale